Simon Malivoire de Camas, conservateur au Musée d’histoire de Marseille, commence la visite dans les ruines ensoleillées du port antique, qui font face au musée, construit au sein du Centre Bourse. Ce 24 février après-midi, il nous présente, depuis l’intérieur – avec beaucoup de recul et d’esprit critique –, son regard, la manière dont le musée est pensé, son fonctionnement, les enjeux auxquels est confronté l’institution. Il partage ses réflexions et questionnements muséographiques sur les différentes manières de penser le musée et de présenter les objets (approches archéologiques, historiques, etc.), en insistant notamment sur la question des cartels (peu modulables dans la scénographie actuelle), du numérique (sobriété écologique), du traitement des questions liées au (post)colonialisme, des problèmes concrets de conservations (les barques). Les réflexions abordées en cours (sur la représentation des communautés, la définition de l’Histoire, la typologie d’objet…), entrent ainsi en résonnance avec son discours. Cette visite a vraiment mis en valeur l’idée d’un musée Vivant, où la muséographie est toujours repensée par rapport au contexte du musée (géographique et social). « Merci d’avoir dépoussiéré la vision que j’avais d’un musée d’Histoire ! »
Après la visite, nous retrouvons à l’auditorium Laura Spica (Collectif Noailles Debout !) et Samanta Berardo (Coopérative Hôtel du Nord) pour une présentation/discussion autour des effondrements des immeubles de la rue d’Aubagne (5 novembre 2018) et des projets Rue du musée / Musée de la rue. Une chaîne, qui fermait les immeubles évacués après les effondrements, a été donnée au musée, entrant ainsi dans le patrimoine de la ville.
Nous avons d’abord été marqué·es par la prise de conscience des liens affectifs et patrimoniaux qui se détachaient de cet événement, d’observer une “patrimonialisation” possible qui venait des communautés plutôt que des institutions, en-dehors des murs du musée. Nous avons été ému·es par leurs témoignages sensibles et militants. Cette mobilisation met en lumière le rapport entre politique, politiques patrimoniales et besoin de faire patrimoine suite à une tragédie. On a aussi noté une forme de plaisir de l’institution et du mouvement citoyen à travailler ensemble, tout en prenant en compte leurs désaccords.
Les interventions de Laura Spica et Samanta Berardo étaient ainsi un complément parfait à la visite menée par Simon. C’était très satisfaisant d’entendre des voix non-institutionnelles (voire de contre-pouvoir) relater un événement dont le musée d’Histoire de Marseille a aussi fait partie. Nous avons trouvé très intéressante la réflexion sur le rôle direct et indirect du musée qui devient un espace de conservation de la mémoire traumatique, voire un outil de résilience et de réparation, ainsi que sur la notion d’oubli. Le musée serait garant de la mémoire pour permettre aux victimes d’oublier, le patrimoine participant d’un processus de guérison. Nous avons apprécié découvrir les moyens d’action du monde associatif et de comprendre comment il est possible de relier deux “mondes” différents, en mettant en lumière la diversité des acteurs culturels.
La première journée s’est terminée par une balade patrimoniale avec Samanta Berardo dans le quartier de Noailles.
Cette balade est progressivement devenue un recueillement, l’ancrage dans le réel des événements qui nous semblaient loin / diffus nous a beaucoup ému. Le format proposé était très intéressant. Entendre (avec les enceintes transportées par Samanta) les témoignages puis se rendre sur les lieux est bouleversant, et montre que le patrimoine se vit dans l’émotion. Nous avons été sensibles à la mise en relation de cet événement dramatique avec les problématiques de mépris social et de lutte des classes. Nous pouvons tou·tes être témoins de cette mémoire et devons à ce titre assurer cette survivance. L’écoute des témoignages des personnes concernées, avec leurs rires et leurs hésitations, nous a aussi permis de prendre du recul par rapport à la patrimonialisation des objets et de nuancer la sacralisation des objets par la mise en musée : l’intervention de Pascal (qui a découpé la chaîne, donnée au Musée d’histoire) cinq ans après n’a aucune attache particulière à cet objet : il voulait s’en débarrasser. À nouveau, on a été intéressé·es et touché·es en voyant comment le devoir de mémoire était porté par les individus directement concernés et impactés, en réinventant le concept de musée avec le “Musée de la Rue/Rue du Musée”. C’était aussi très fort de voir comment ils et elles ont imposé leur volonté à la mairie avec le nouveau nom donné à la place du 5 novembre 2018. « Cela m’a personnellement inspiré à prendre plus d’initiatives dans mon quartier ».
Le 25 février, nous consacrons la matinée à la visite du musée d'arts africains, océaniens et amérindiens (MAAOA)
C’est son directeur, Benoît Martin, qui a assuré la visite du MAAOA, musée municipal situé à la Vieille Charité dans le quartier du Panier. D’emblée, Benoît Martin nous a fait sentir que l’institution était en pleine réflexion sur son identité, incluant la question de l’accessibilité (alors que peu d’habitant·es de Marseille connaissent son existence, que l’entrée de la Vieille Charité est grillagée, etc.) et sur les enjeux liés aux biens sensibles et extra-occidentaux. Réfléchir, avec Benoît Martin, aux « devoirs » d’un musée, aux niveaux local et international a été très enrichissant. L’attention est aussi portée à certaines choses qui peuvent sembler des « détails » mais qui n’en sont pas, comme l’absence des Comores sur la carte de l’Afrique présentée dans une des salles, alors qu’il s’agit que la plus importante communauté d’origine étrangère à Marseille. Qu’est-ce qu’un musée vide ? La première salle ne présente aucun objet. Cette forme de paradoxe permettait d’ouvrir un espace de discussion et de réflexion sur l’enjeu des collections intégrées au musée en contexte colonial. Aborder la muséographie du lieu, discuter le choix de montrer ou non les restes humains, permettait également de se rendre compte de l’importance de la communication entre musées et populations/communautés sources. Cette visite a permis de montrer une structure, non pas figée, mais vivante et en perpétuelle évolution.
La discussion, très libre et ouverte avec Benoît Martin a elle aussi été vivante : nous n’étions pas toujours d’accord avec l’interlocuteur ni avec les choix du musée, la démarche en cours aurait pu, pour nous, être plus poussée, notamment en questionnant davantage les provenances et en s’éloignant d’une vision esthétisante pour mieux contextualiser les objets. Néanmoins, cela nous a donné matière à réfléchir sur l’aspect éthique des restitutions et pas seulement le cadre juridique ou les implications politiques. Et de mieux comprendre le positionnement de l’institution et de son directeur, qui défend l’idée d’être dans « l’action » réfléchie dans la durée plutôt que dans « la réaction » à chaud. Tout comme Simon, sa transparence honnête sur les limites encore existantes de son musée était enthousiasmante et donnait envie de s’engager dans son équipe et de travailler dans des musées d’art “extra-européens” ».
Le 25 févirer nous passons l'après-midi au Mucem.
Marie-Charlotte Calafat, Enguerrand Lascols et Helia Paukner nous ont accompagné lors des visites des deux expositions semi-permanentes Populaire ? Les trésors des collections du Mucem et Méditerranéens. Inventions et représentation, et l’exposition temporaire Clément Cogitore. Ferdinandea, L’île éphémère.
La visite du MUCEM a permis de concrétiser les cours, mais aussi de découvrir les dynamiques qui poussent à faire une expo sous une forme plutôt qu’une autre. La visite en compagnie des commissaires des deux expositions semi-temporaires a été particulièrement appréciée. C’est toujours passionnant d’entendre ce qui a motivé les choix des commissaires et d’en déceler le fil rouge. Comprendre la démarche et les partis-pris muséographiques n’est pas forcément facile sans leurs explications, ni de mesurer tout le travail de recherche en amont. Nous avons été sensibles, dans l’exposition Méditerranées, à l’entremêlement entre Histoire, histoires des communautés et identités, aux questions de ré/appropriation (quelle vision des Méditerranées les productions françaises donnent à voir) et à la problématisation du regard posé sur l’Autre. Nous avons également apprécié la dernière partie sur les acquisitions récentes qui permettent de penser ce qu’est la Méditerranée aujourd’hui (migrations, déchets…) C’était aussi agréable d’échanger avec des conservateurs jeunes, qui nous ont partagé leur parcours professionnel et nous ont semblé sensibles aux questions très contemporaines de la conservation et ouverts aux discussions/débats ! « L’échange de fin avec les trois membres de l’équipe du MuCem a achevé de dépoussiérer le métier de conservateur.ice à mes yeux. Ça faisait plaisir de voir une jeune équipe aussi passionnée avec des centres d’intérêts aussi divers. »
Le 26 février,c'est la visite du Centre de conservation et de ressources du Mucem
La matinée au CCR s’est déroulée en deux temps : une visite-présentation du bâtiment et des espaces de réserves assurée par Marie-Charlotte Calafat, suivie d’un atelier autour de la collecte VIH/sida, animé par Anna Millers, conservatrice du pôle Techniques, pratiques et récits du corps. Plusieurs d’entre nous font de ce dernier temps de découverte et d’échange le moment préféré notre voyage. Nous avons trouvé impressionnant et nous sommes senti·es assez privilégié·es de pouvoir parcourir les réserves, et de voir « en vrai » les objets évoqués en cours, se rendre compte de leur matérialité (notamment leur taille), d’accéder aux « dessous de la conservation ». Nous n’avions pas forcément déjà visité de centres d’archives ou de réserves, quelle chance ! Les précieuses explications concernant l’architecture et la structure du bâtiment, son organisation, entre efficacité en cas d’incident (insectes, incendies, inondations), maintien de la bonne conservation des objets et scénographie adaptée aux visites, et rôles des différents métiers (notamment la régie des collections) y travaillant nous ont beaucoup intéressés. Tout comme la manière dont cet espace des réserves, habituellement gardées cachées aux visiteur·euses, sont au Mucem pensées comme un espace de médiation, elle-même assurée par l’ensemble des membres du CCR. Cette visite nous a ainsi permis de mieux comprendre les enjeux de conservation liés aux réserves mais également le rôle du musée dans la société. D’autant plus que la connaissance de Marie-Charlotte Calafat des collections au sein du CCR était bluffante !! Ça donne envie de passer sa semaine en sous-sol pour en savoir plus. La disponibilité de toute l’équipe était super agréable et stimulante. Florilège de nos objets préférés des collections : Cyclope du char du Carnaval de Nice, des yeux, un bras reliquaire, l’orgue forain, les collections de bouillotes et de fers à repasser, la table de mixage des Pink Floyd et la ceinture de bananes de Joséphine Baker, le petit cercueil destiné aux collaborateurs, la monumentale porte roumaine et la porte de la prison des Baumettes, l’amulette avec noyaux de cerise et les patates mutantes de Notre-Dame-des Landes…
L’atelier animé par Anna Millers autour des objets de l’enquête collecte « Histoire et mémoires du sida en France, en Europe et en Méditerranée » (2002-2005) a aussi été très émouvant. Les objets (des doublons) que l’on a pu observer et toucher dans la salle des commissions appartiennent à ce qu’on appelle la « collection bis ». Manipuler ces objets permet de rappeler, de faire remonter leurs usages antérieurs, parfois au quotidien. On se sentait plus proche des histoires et des mémoires portées par les objets et le musée. Cela nous a fait complètement requestionner le rapport à l’objet dans les musées, et on a trouvé ça hyper important d’un point de vue mémoriel de pouvoir rentrer en contact avec les éléments de cette collection. L’institution a alors une responsabilité / un rôle à jouer dans la sensibilisation à la lutte contre cette épidémie.
En conclusion, ce voyage a pu nous permettre de nous réconcilier, de renouer avec le musée, de reconnecté à la matérialité de nos études de nous rappeler pourquoi nous sommes aujourd’hui dans cette école, en ouvrant vers de belles perspectives professionnelles qui s’offrent à nous. Il ne reste plus qu’à s’accrocher ! « Puis, de nous apercevoir que Marseille, c’est quand même super ! Merci beaucoup aux organisateurices et aux intervenant.e.s ! ☀️»